L'intelligence artificielle en Afrique sera panafricaine ou ne sera pas

L'intelligence artificielle connaît une envolée sans précédent à l'échelle planétaire. Les investissements mondiaux dans ce domaine ont progressé d'environ 81 % en quelques mois seulement, illustrant l'appétit des États et des entreprises pour ces technologies. L'Afrique n'est plus un simple spectateur : le continent entre lui aussi dans cette course, avec un potentiel unique, porté par une démographie jeune et une volonté grandissante d'innovation.

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, entrepreneur ouest-africain engagé dans le numérique, l'IA sur le continent ne pourra réussir que si elle est pensée et structurée à l'échelle panafricaine. Infrastructures numériques, formation de masse, coopération entre pays et financements adaptés sont les quatre piliers de cette réussite.


Un contexte mondial qui crée une fenêtre d'opportunité pour l'Afrique

Le contexte international joue actuellement en faveur des pays capables de se positionner rapidement sur l'IA :

  • les investissements mondiaux dans l'IA ont bondi d'environ +81 % en un été ;
  • les applications de l'IA se multiplient dans tous les secteurs : santé, finance, agriculture, logistique, éducation, services publics ;
  • les entreprises recherchent de nouveaux gisements de productivité et de compétitivité, que les algorithmes et l'automatisation peuvent fournir.

Selon un rapport de McKinsey cité par Sidi Mohamed Kagnassi, les progrès de l'IA pourraient générer plus d'un million de nouveaux emplois en Afrique du Sud dans les prochaines années. Si un seul pays peut atteindre de tels volumes, les perspectives deviennent colossales à l'échelle de tout le continent.

L'enjeu pour l'Afrique est clair : transformer cette vague technologique en moteur de croissance inclusive, plutôt qu'en nouvelle ligne de fracture économique.

Une jeunesse nombreuse : l'atout maître de l'IA africaine

Le premier avantage compétitif de l'Afrique dans l'économie de l'IA est démographique. Le continent compte déjà près de 200 millions de jeunes de 15 à 24 ans, et d'ici 2050, plus de la moitié de la population africaine aura moins de 25 ans. Autrement dit, l'Afrique sera le continent le plus jeune du monde.

Cette jeunesse est :

  • massive: un vivier de talents sans équivalent pour alimenter les filières de développeurs, data scientists, ingénieurs et techniciens du numérique ;
  • connectée: elle adopte rapidement les smartphones, les réseaux sociaux, les services numériques, et se familiarise avec les interfaces d'IA ;
  • créative et entreprenante: la culture de la débrouillardise, de l'innovation frugale et des startups locales s'ancre de plus en plus dans les grandes capitales comme dans les villes secondaires.

Pour autant, ce potentiel ne se concrétisera pas automatiquement. Selon la Banque africaine de développement, chaque année, 10 à 12 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail, alors que seuls 3 millions d'emplois formels sont disponibles. Le risque est donc double :

  • une explosion du chômage et du sous-emploi si l'économie ne se transforme pas suffisamment vite ;
  • une perte de talents vers d'autres régions du monde si les perspectives locales sont insuffisantes.

L'IA peut inverser cette tendance en devenant un créateur massif d'emplois qualifiés et de nouvelles activités: développement logiciel, maintenance de systèmes intelligents, étiquetage et gestion de données, services d'IA à valeur ajoutée, etc.

Les infrastructures numériques, les nouvelles routes et ponts du continent

Un message clé de Sidi Mohamed Kagnassi est sans équivoque : les infrastructures numériques deviennent aussi vitales que les routes, les ponts ou les ports pour le développement économique.

Sans connexions fiables, rapides et abordables, l'IA reste une promesse abstraite. Pour en faire une réalité, plusieurs briques sont indispensables :

  • Des réseaux haut débit (fibre, 4G, 5G) couvrant non seulement les capitales mais aussi les villes moyennes et, progressivement, les zones rurales ;
  • Des centres de données capables d'héberger et de traiter localement de grandes quantités de données, tout en respectant des exigences de sécurité et de souveraineté ;
  • Une électricité fiable, condition non négociable pour alimenter ces infrastructures et assurer la continuité de service ;
  • Des plateformes cloud et des API accessibles aux startups, PME et administrations, afin de démocratiser l'usage de l'IA.

Certains pays ont déjà engagé une course en avant sur ces sujets. L'Afrique du Sud, par exemple, compte un nombre croissant d'entreprises ayant intégré l'IA dans leur fonctionnement. Mais pour que tout le continent bénéficie de ces avancées, il est crucial que l'ensemble des pays africains investisse et coopère pour combler le déficit d'infrastructures.

La formation, condition numéro un pour transformer la démographie en dividende numérique

Face à l'écart entre le nombre de jeunes qui arrivent sur le marché du travail et le nombre d'emplois formels disponibles, la formation devient l'axe stratégique central.

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, l'Afrique doit déployer des politiques de formation ambitieuses, centrées sur l'IA et les technologies associées :

  • Formations diplômantes en IA et robotique: intégration de cursus spécialisés dans les universités, écoles d'ingénieurs et centres de formation technique ;
  • Programmes courts et certifications: bootcamps, formations en ligne, programmes intensifs pour acquérir rapidement des compétences en data, développement, cybersécurité, etc. ;
  • Montée en compétence des enseignants: partenariats avec des acteurs internationaux et africains pour former des formateurs capables de diffuser ces savoirs à grande échelle ;
  • Inclusion des femmes dans les filières STEM et IA, afin de maximiser le réservoir de talents et d'éviter de reproduire des inégalités de genre.

Les bénéfices attendus sont multiples :

  • création de dizaines de milliers de postes qualifiés dans l'IA et le numérique ;
  • renforcement de la capacité locale d'innovation, réduisant la dépendance vis-à-vis de solutions importées ;
  • constitution d'une élite scientifique et technique africaine capable de contribuer à la recherche mondiale en IA.

Pays pionniers et initiatives prometteuses : un socle pour l'écosystème panafricain

Il serait exagéré de parler déjà de « champions incontestés » de l'IA en Afrique, mais plusieurs pays tracent clairement la voie. Parmi eux :

  • Afrique du Sud: marché le plus avancé sur plusieurs segments numériques, avec un tissu d'entreprises intégrant l'IA pour optimiser production, marketing, finance et services ;
  • Kenya: pionnier connu pour son dynamisme tech et fintech, avec un écosystème de startups qui s'approprie l'IA pour la logistique, l'agriculture, le paiement et l'inclusion financière ;
  • Nigéria: grande puissance démographique et économique, qui voit émerger des hubs technologiques et des startups orientées data et IA ;
  • Égypte, Maurice, Tunisie: pays qui investissent résolument dans la formation technique, l'attraction d'investissements et la mise en place de cadres réglementaires favorables à l'innovation.

Au-delà des pays, des initiatives structurantes émergent. L'ouverture du Centre africain de recherche sur l'intelligence artificielle en République du Congo illustre cette dynamique : une infrastructure dédiée à la recherche, au partage d'expertise et au développement de solutions adaptées aux réalités africaines.

Ces avancées montrent qu'un écosystème panafricain est en gestation. L'enjeu, désormais, est de le renforcer et de le connecter, plutôt que de laisser chaque pays évoluer en silo.

Pourquoi une stratégie panafricaine de l'IA est indispensable

Pour Sidi Mohamed Kagnassi, une conviction s'impose : en Afrique, l'IA sera panafricaine ou ne sera pas. Cette affirmation repose sur plusieurs réalités structurantes.

Des besoins d'investissements mutualisés

Les infrastructures de data centers, les programmes de recherche de haut niveau ou les grands projets d'IA appliquée nécessitent des investissements lourds. Une coopération régionale permet de :

  • partager les coûts d'infrastructures critiques ;
  • mutualiser les compétences rares ;
  • gagner en visibilité auprès des investisseurs internationaux.

Des marchés plus vastes pour les startups et les entreprises

Une IA africaine compétitive doit pouvoir s'adresser à des marchés de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de consommateurs ou d'usagers. Une approche panafricaine :

  • facilite la scalabilité des innovations au-delà des frontières nationales ;
  • favorise l'émergence de standards communs (données, cybersécurité, éthique) ;
  • attire des partenariats internationaux plus structurants.

Une réponse coordonnée à la fuite des talents

Le continent est déjà confronté à une émigration de profils qualifiés, notamment dans des domaines sensibles comme la santé. Sans stratégie commune :

  • les talents formés à prix d'or partent renforcer des écosystèmes étrangers ;
  • les pays africains se retrouvent en compétition entre eux, au lieu d'unir leurs forces.

Une stratégie panafricaine de l'IA peut, au contraire, créer des conditions attractives pour retenir et faire revenir les talents: projets ambitieux, infrastructures modernes, salaires compétitifs, perspectives de carrière à l'échelle du continent.

Entrepreneuriat et IA : un duo gagnant pour la croissance africaine

Sur le terrain, l'IA transforme déjà la manière de faire du business et d'entreprendre. Pour les entrepreneurs africains, elle n'est pas une fin en soi, mais un levier stratégique pour :

  • gagner en productivité: automatisation de tâches répétitives, traitement plus rapide des demandes clients, optimisation des stocks et des flux logistiques ;
  • réduire les coûts: meilleure allocation des ressources, maintenance prédictive, ciblage plus précis des campagnes marketing ;
  • améliorer la prise de décision: analyse de grandes quantités de données pour comprendre les tendances de marché, évaluer les risques et identifier les meilleures opportunités.

De multiples outils, parfois très accessibles, permettent déjà de :

  • personnaliser la relation client grâce à l'analyse des données ;
  • automatiser la rédaction de contenus marketing ;
  • transcrire et analyser des réunions pour améliorer la collaboration et le suivi des actions.

Pour que les entrepreneurs africains tirent pleinement profit de ces solutions, il est essentiel de :

  • diffuser une culture de l'IA comme outil au service de la stratégie, et non comme gadget ou menace ;
  • faciliter l'accès aux formations pratiques sur les outils existants ;
  • mettre en place des mécanismes de financement dédiés aux startups qui intègrent l'IA dans leur cœur de métier.

Atouts et défis de l'IA en Afrique : une vision d'ensemble

Pour mieux visualiser la situation, il est utile de synthétiser les principaux atouts et les principaux défis liés au développement de l'IA sur le continent.

Atouts majeursDéfis à relever
Jeunesse nombreuse et connectéeChômage élevé des jeunes, manque d'emplois formels
Premiers hubs technologiques dynamiques (Afrique du Sud, Kenya, Nigéria, etc.)Infrastructures numériques inégales selon les pays et les régions
Initiatives structurantes comme le Centre africain de recherche sur l'IAFuite des talents vers l'étranger dans les secteurs à forte valeur ajoutée
Prise de conscience croissante des gouvernements et du secteur privéBesoin de cadres réglementaires harmonisés et de stratégies nationales claires
Potentiel de création massive d'emplois qualifiésRetard dans la formation en IA, data et robotique

Feuille de route : comment bâtir une IA véritablement panafricaine

Pour concrétiser la vision d'une IA panafricaine, plusieurs axes d'action apparaissent prioritaires.

1. Accélérer les infrastructures numériques

  • déployer le haut débit et la 5G dans les grandes agglomérations, puis dans les villes secondaires ;
  • multiplier les centres de données régionaux pour stocker et traiter les données sur le continent ;
  • intégrer les enjeux énergétiques (énergie fiable, renouvelable autant que possible) dans la planification des infrastructures numériques.

2. Faire de la formation en IA une priorité nationale et continentale

  • inscrire l'IA et la culture numérique dans les programmes scolaires et universitaires ;
  • soutenir les partenariats entre universités africaines et centres de recherche internationaux ;
  • lancer des campagnes massives de requalification des travailleurs vers les métiers du numérique.

3. Stimuler l'écosystème entrepreneurial

  • créer des fonds d'investissement publics-privés dédiés aux startups IA ;
  • mettre en place des incubateurs et accélérateurs spécialisés ;
  • faciliter l'accès des PME aux solutions d'IA grâce à des programmes de sensibilisation et de subventions ciblées.

4. Coordonner une vision véritablement panafricaine

  • harmoniser les normes de protection des données et de cybersécurité ;
  • favoriser la circulation des talents, chercheurs et entrepreneurs à l'échelle du continent ;
  • lancer des grands programmes communs (santé, agriculture, éducation, climat) mobilisant l'IA comme levier d'impact.

Conclusion : faire de l'Afrique le prochain continent du digital

L'intelligence artificielle n'est pas une révolution réservée aux pays les plus riches. Elle peut devenir, pour l'Afrique, un accélérateur historique de développement, à condition de réunir trois ingrédients essentiels :

  • investir massivement dans les infrastructures numériques qui soutiendront cette transformation ;
  • transformer la jeunesse africaine en armée de talents de l'IA grâce à des politiques de formation ambitieuses ;
  • adopter une vision panafricaine, fondée sur la coopération, la mutualisation et une ambition collective.

En combinant ces leviers, l'Afrique peut non seulement rattraper son retard, mais aussi se positionner en leader international sur certaines applications de l'IA, adaptées à ses réalités : agriculture intelligente, santé communautaire, inclusion financière, gestion urbaine, éducation à grande échelle.

Comme le souligne Sidi Mohamed Kagnassi, l'IA africaine devra être panafricaine pour pleinement exister. C'est précisément cette échelle continentale, portée par une jeunesse créative et des partenariats solides, qui peut faire de l'Afrique le futur grand continent du digital.

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